Nouvelles d'Arménie Magazine :On assiste depuis quelques années en France à une importation du négationnisme du génocide arménien. Cette politique s'est notamment traduite par des manifestations de rue, des profanations de lieux de mémoire et la propagation du déni notamment sur internet. Comprenez-vous que ce phénomène puisse provoquer l'indignation de la communauté franco- arménienne, qui est directement issue de cette tragédie ? La France doit-elle se défendre contre cette politique négationniste que le philosophe Bernard-Henri Lévy a récemment qualifiée dans une tribune du Monde de « stade suprême » du génocide ?
Nicolas Sarkozy: Permettez-moi d'abord de saluer tous nos compatriotes d'origine arménienne.Dans mon c½ur, comme dans celui des Français, le nom d'Arménien réveille le sentiment d'amitié. Les Français d'origine arménienne sont les dignes enfants de la République. Français à part entière, souvent depuis plusieurs générations,ils ont su, par leur travail et leur courage, réussir dans tous les domaines de la vie économique et culturelle française, et surmonter ainsi l'horrible génocide que les leurs ont subi.A l'heure même où la France célèbre l'Année de l'Arménie, je souhaite vous faire part de ma profonde indignation devant la multiplication des actes d'intolérance subis par les Français d'origine arménienne. Je n'accepte pas que de telles manifestations de haine se propagent sur le territoire de la République. Le respect est au c½ur du nouveau pacte républicain que je veux bâtir avec les Français. Et je veillerai, si je suis élu à la présidence de la République, et comme je l'ai fait en tant que ministre de l'Intérieur, à ce que les négationnismes en tous genres n'aient pas droit de cité dans notre pays.
La France a reconnu le génocide arménien. Cette reconnaissance est une exigence morale et la France l'a fait d'une manière solennelle en l'inscrivant dans une loi. Moi-même, j'ai tenu par la loi Lellouche à ce que l'Etat de droit qu'est la France condamne fermement toute incitation à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale.
NAM :Pensez-vous, comme le disent certains historiens qu'il n'appartient pas au Parlement d'écrire l'Histoire ? Est-ce pour vous, dans le cas précis de la sanction du négationnisme, une bonne approche du problème ?
N. S. : Le Parlement, en tant que représentant de la Nation, donne au pays ses lois. A ce titre, il est souvent amené à fixer des repères moraux, à tracer la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. Il peut donc décider que la négation d'un génocide est un acte qui franchit cette frontière car, au-delà de l'insulte faite à la mémoire des victimes et à leurs descendants, elle porte atteinte à l'ensemble de la société. S'agissant de textes dont la portée est avant tout symbolique, j'admets cependant que la loi n'est pas l'instrument le plus adapté. C'est pourquoi j'ai proposé que le Parlement puisse à l'avenir adopter des « résolutions », dont la portée serait déclaratoire, distinctes des lois et de leur caractère normatif.
Par ailleurs, je ne crois pas que le travail des historiens soit entravé par de telles lois. L'expérience de la loi Gayssot nous prouve qu'il n'en est rien. L'Histoire est en danger quand la vérité est mise au même niveau que le mensonge, les faits avérés au même niveau que les faits inventés, la vérité historique au même niveau que la manipulation historique. A fortiori si le mensonge est organisé à l'instigation d'un Etat.
NAM :Peut-être à cause du génocide, la question de la pérennisation de l'identité revêt, dans la situation des Arméniens, une signification particulière. Seriez- vous prêts, d'une manière générale, à inscrire cette préoccupation dans vos orientations sur l'école, à travers par exemple un accroissement de l'effort pour l'apprentissage de l'arménien, dans les établissements publics ou privés. A travers également une meilleure diffusion de la connaissance sur le génocide dans les cours d'histoire ?
N.S. :Pour éviter à tout prix que les drames du passé ne sombrent dans l'oubli, toutes les Nations sont tenues à un devoir de mémoire. Mais il est certains drames qui, par leur nature, excèdent le cadre de la mémoire nationale et heurtent la conscience historique de l'humanité tout entière. Tel est le cas des génocides, qui sont une offense à l'espèce humaine et non pas seulement une atteinte à ceux qui en sont les victimes directes. La diffusion de la connaissance sur les génocides dans les cours d'histoire est une impérieuse nécessité. J'emploierai mon énergie pour que l'Histoire des peuples qui en ont été les victimes soit transmise à nos enfants.
NAM :À plusieurs reprises, et notamment lors des deux dernières présidentielles, Jacques Chirac s'était engagé en faveur de la création d'un centre culturel arménien dans la capitale. Il était question que ce projet voie le jour, avec le soutien de l'Etat, de la région et de la ville de Paris. Seriez-vous également prêt à soutenir une telle initiative ?
N. S. :J'y suis bien sûr tout à fait favorable sur le principe. Cela constituerait un symbole supplémentaire de la qualité des relations entre nos deux pays. Ce type d'initiative participe pleinement de l'enrichissement mutuel des cultures que j'ai toujours tenu à favoriser.
NAM :Vous vous êtes prononcé contre l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Que répondez- vous à ceux qui estiment que cette adhésion serait un moyen pour faire évoluer cet Etat sur un certain nombre de questions relatives aux droits de l'Homme, dont la reconnaissance du génocide des Arméniens ? Comment pourriez-vous éventuellement peser sur Ankara pour faire évoluer sa position sur ce sujet ?
N. S. :Pour moi, la question de la reconnaissance du génocide des Arméniens par les Turcs et celle du respect des droits de l'homme s'impose sans condition. La question de l'adhésion à l'Union européenne est une autre affaire. Comme vous le savez, je ne crois pas que la Turquie ait vocation à rejoindre l'Union européenne car elle n'est pas un pays européen. L'Europe n'est pas vouée à s'étendre indéfiniment. Ses frontières doivent être clairement identifiées. Il y va de son identité et de l'efficacité du fonctionnement de ses institutions. Je n'oublie pas pour autant que la Turquie est, pour l'Europe, un partenaire de toute première importance avec qui nous partageons beaucoup d'intérêts et de valeurs. Nous voulons approfondir nos liens avec elle, sous la forme d'un partenariat privilégié, mais sans aller jusqu'à l'adhésion pleine et entière. La Turquie est aussi un grand pays méditerranéen avec lequel l'Europe méditerranéenne peut faire avancer l'unité de la Méditerranée. C'est dans la perspective d'une Union méditerranéenne qu'il nous faut envisager les relations de l'Europe et de la Turquie. Le travail de mémoire d'un peuple est un exercice long et difficile, qui doit répondre à la volonté profonde d'une Nation de se réconcilier avec son passé. Il requiert tout le courage d'un peuple qui se décide à affronter les heures sombres de son histoire.
NAM :La France s'est, durant ces dernières années, fortement engagée dans une politique de coopération avec l'Arménie. Pensez-vous poursuivre dans cette voie ?
N.S. : La coopération culturelle entre nos deux pays est à l'honneur cette année : près de 500 manifestations seront organisées. Par ailleurs, comme vous l'avez souligné, la coopération entre la France et l'Arménie est particulièrement active, du fait notamment de la coopération décentralisée qui existe déjà entre une vingtaine de collectivités territoriales des deux pays. La France compte parmi les plus gros investisseurs étrangers en Arménie. Les entreprises françaises bénéficient d'une forte présence dans le secteur agroalimentaire et dans le domaine de l'eau. Je souhaite poursuivre les efforts réalisés au cours des dernières années, qui ont permis de faire progresser les échanges commerciaux entre nos deux pays. D'autres projets de coopération sont actuellement à l'étude, c'est une excellente chose.
NAM : L'Arménie continue de subir depuis son indépendance un blocus économique exercé simultanément par la Turquie et l'Azerbaïdjan. Que peut faire la France pour l'aider à sortir de cette prise en tenaille qui entrave son développement ? Par ailleurs, la France copréside avec la Russie et les Etats-Unis le groupe de Minsk mandaté par l'OSCE pour trouver une solution négociée à la question du Karabagh. Votre action dans ce domaine s'inscrira-t- elle dans la continuité du Quai d'Orsay ? Pensez-vous à des initiatives particulières ? Etes-vous favorable au droit à l'autodétermination du Haut-Karabagh qui vient récemment de se doter, par voie référendaire, d'une constitution ?
N. S. :Je crois profondément aux vertus du dialogue pour mettre un terme aux différends régionaux dans lesquels l'Arménie est impliquée. Je soutiens le travail réalisé par le Groupe de Minsk et ses coprésidents en vue d'un règlement final du conflit, qui contribuera à apaiser les relations entre l'Arménie et ses voisins. Les négociations sur ce conflit ont connu d'importants progrès au cours de l'année écoulée. Les parties doivent saisir l'opportunité d'accepter un règlement équilibré de ce conflit. Celui-ci n'a que trop pesé sur le développement de la région dans son ensemble.
Si je suis élu, la France poursuivra ses efforts et prendra toutes les initiatives de nature à accélérer la résolution de ce conflit. [La paix est à portée de main, ne laissons pas passer cette chance.
N'oublions pas que M. Devedjian est sa main droite !